Les observateurs de la biodiversité bretonne

En Bretagne, l’étude de la biodiversité est une des principales missions de l’Observatoire de l’environnement (OEB). Pourtant, cet organisme n’est pas impliqué dans la récolte des données naturalistes sur le terrain. Pour recenser puis analyser la faune et la flore, il doit donc compter sur un réseau bénévole très dense, composé d’associations et d’expert•e•s scientifiques.

Sur la Presqu’île du Lenn, à Louannec, les grèbes castagneux voguent sur l’eau en ce bel après-midi ensoleillé. Avec leur longue-vue et leurs appareils photos, Kelig et Corentin Morvan sont à l’affût. Les deux frères sont passionnés d’ornithologie. «C’est une activité très prenante ! On comptabilise la biodiversité bretonne depuis plus de 20 ans …», racontent-ils avec ferveur. Ils font partie des nombreux•ses bénévoles de la région, souvent membres d’associations (Bretagne-Vivante, Association pour l’étude et la conservation des sélaciens, Groupe mammalogique breton …). C’est le cas de Marc Cochu et Florence Gully, un couple très réputé dans les milieux naturalistes. Des coléoptères, des limaces, de multiples oiseaux et d’autres individus jusque-là inconnus sur le territoire breton : depuis 2010, ces passionnés ont en tout recensé plus de 1 200 espèces animales et végétales au profit de l’association VivArmor Nature.

Marc Cochu est particulièrement actif dans la zone de l’Estran, sur l’Île-Grande © Florence Gully

180 kilomètres plus loin, dans un immeuble du sud de Rennes, l’Observatoire de l’Environnement en Bretagne met en forme ces chiffres et observations pour produire des analyses sous forme de rapports et de synthèses graphiques, destinés aux institutions politiques et à la médiation scientifique. C’est l’une des principales fonctions de ce groupement d’intérêt public, créé par l’État et la Région Bretagne en 2007. La vingtaine de membres de l’organisme exploite des données relatives à l’eau, à la biomasse, aux déchets, à l’énergie et à la biodiversité. Pourtant, son nom est trompeur. Comme l’affirme lui-même François Siorat, chef du pôle biodiversité à l’OEB : «c’est un observatoire qui n’observe pas».

L’importance du milieu associatif

Pour étudier la situation environnementale, l’Observatoire s’appuie en réalité sur un réseau étoffé d’associations dans lesquelles œuvrent des naturalistes bénévoles, à l’instar de Marc Cochu et Florence Gully. L’OEB ne récolte pas directement les données liées à l’environnement : son rôle est plutôt centralisateur. «L’Observatoire est né pour assurer une étude de la biodiversité sur l’ensemble du territoire breton, qui était auparavant inexistante, décrypte François Siorat. Nous nous plaçons donc en renfort des producteurs de données, très majoritairement associatifs, qui étaient déjà présents sur le terrain avant notre création et qui continuent de l’être aujourd’hui.»

 

Parmi cette myriade de bénévoles, Kelig et Corentin Morvan font sûrement partie des plus prolifiques. Ces deux frères consacrent une grande partie de leur temps à la récolte de données et à l’observation des espèces. Cette nouvelle génération de passionné•e•s fait appel à des outils numériques pour faciliter et rendre plus ludique le recensement de la faune et la flore.

 

En Bretagne comme dans le reste de la France, la collecte des données naturalistes repose effectivement sur une longue tradition bénévole. «Les acteurs institutionnels n’ont pas le temps de faire des inventaires sur le terrain, concède Pierre-Alexis Rault, chargé de mission à VivArmor Nature. Si les associations n’étaient pas là, la biodiversité serait sûrement moins connue et moins prise en compte.» L’existence de l’OEB ne trouve de sens que dans l’engagement des bénévoles, sans lesquel•le•s les données ne pourraient jamais leur parvenir. «On a un amour du milieu naturel, assure Florence Gully. On ne connaît même pas encore toutes les espèces présentes sur notre territoire, alors notre travail est nécessaire.»

Avant d’arriver jusqu’à l’Observatoire, la donnée suit un chemin très codifié. D’abord récoltées par des bénévoles pour des associations locales (comme VivArmor Nature), les informations sont ensuite centralisées à un niveau régional par cinq organisations de plus grande envergure, selon leur secteur de spécialité : Bretagne-Vivante, le Conservatoire botanique de Brest, le Groupe mammalogique breton, le Groupe d’étude des invertébrés armoricains et Bretagne Grands Migrateurs. Ces dernières peuvent alors transmettre leurs données à l’OEB, au bout de la chaîne, dont l’analyse sera conjointe au Comité scientifique régionale du patrimoine naturel (CSRPN), un groupement d’une trentaine de scientifiques bénévoles.

Un enjeu de vérification de la donnée

En bénéficiant des observations faites par une armée de bénévoles, l’OEB s’assure un colossal gain de temps et d’argent. Mais quelle fiabilité peut-on accorder à ces données, qui ne sont pas réellement faites par des professionnel•le•s ? «Notre image et notre crédibilité sont en jeu. C’est un enjeu majeur : si les observations ne sont pas exactes, c’est tout le parcours de la donnée qui est mis en péril, et les éventuelles actions publiques menées ensuite, relève François Siorat. Mais le réseau associatif est lui aussi très conscient de ces problématiques. C’est pourquoi nous sommes absolument certains de la véracité des données que nous exploitons ici, à l’Observatoire.»

Les bénévoles produisent une donnée «quasiment professionnelle» selon François Siorat © Lena Plumer-Chabot

 

La circulation pyramidale de la donnée permet une triple vérification, par des naturalistes et des salarié•e•s d’associations chevronné•e•s, «fins connaisseurs et très compétents, qui suivent aisément les protocoles», estime François Siorat. À chaque niveau de collecte, les informations sont révisées. Souvent, c’est l’expérience qui prime, comme le souligne Florence Gully : «On est en mesure de déceler les erreurs. Si on nous informe de la présence d’un perroquet exotique en baie de Lannion, on va rester prudent, ironise-t-elle. Et si besoin, on demande une photo à l’appui». L’association VivArmor propose également quelques ateliers de formation, pour permettre à ses adhérent•e•s «d’avoir le bon œil et gagner en expérience», poursuit Pierre-Alexis Rault.

 

La science participative

Même en dehors du cadre associatif, tout le monde peut être observateur•rice de la biodiversité : c’est le principe de la science participative. La plateforme régionale faune-bretagne.org s’inscrit notamment dans cette démarche. Elle permet de déposer ses observations après s’être identifié et avoir ratifié le code de déontologie. Celui-ci stipule notamment que «l’intégration de données fictives donnerait lieu à des sanctions telles que prévues dans les derniers articles du présent code», à savoir une désinscription et une invalidation des précédentes informations.

La science participative constitue la seconde modalité de récolte des données par l’Observatoire de l’environnement, en dehors du circuit classique décrit dans le reste de l’article. L’enjeu de vérification de la donnée est ici encore plus prégnant, toute personne pouvant amener sa contribution. «À l’échelle de la Bretagne, on peut identifier la base d’observateurs réguliers faisant partie de Faune-Bretagne et réussir à avoir une traçabilité des données, note François Siorat. C’est en revanche beaucoup plus contraignant à l’échelle nationale, ce qui occasionne une fiabilité bien moins élevée.»

À un autre niveau, le CSRPN est aussi chargé d’apporter sa contribution aux chiffres recueillis par l’OEB. «Nous nous focalisons sur l’utilisation des données, sur les conclusions scientifiques. Notre rôle n’est pas de valider les informations en elle-mêmes, ce travail échoit aux associations», détaille son président Patrick Le Mao. Le CSRPN est rattaché à la Direction régionale de l’environnement, de l’aménagement et du logement, ce qui facilite les rapports avec l’OEB, lui-même présidé par la Région. «Nos liens avec l’Observatoire sont fréquents, poursuit Patrick Le Mao. Nous veillons aux respects des protocoles d’analyse, comme par exemple celui des listes rouges [qui répertorient à un niveau international les espèces menacées, ndlr]. L’expertise de nos membres est bénéfique et permet de balayer un large spectre d’études en fonction des spécialités de chacun.»

Peu de contacts entre les « petites mains » associatives et l’Observatoire

Paradoxalement, si les bénévoles sont indispensables dans la chaîne menant à l’Observatoire, ils•elles n’ont pas véritablement conscience de lui fournir sa matière première. «Nous n’avons aucun rapport direct avec eux. Nous ne savons pas ce qu’il advient de nos observations en dehors de notre association», admet Marc Cochu. Même son de cloche chez VivArmor Nature. «On n’échange que très peu avec l’Observatoire, ce sera plutôt le cas de Bretagne-Vivante», affirme Pierre-Alexis Rault. Les porosités sont faibles entre les échelons, comme le déplore Corentin Morvan : «On aimerait parfois pouvoir discuter davantage sur nos observations, sur l’évolution de la biodiversité et les conclusions tirées à partir de nos données. On se sentirait davantage impliqués».

Malgré tout, le travail de l’OEB demeure important aux yeux de l’ensemble des acteur•rice•s. «Grâce à sa vision macroscopique, l’Observatoire nous permet d’avoir des justifications pour agir localement : la lutte pour la conservation de la biodiversité prend alors de l’épaisseur», souligne Pierre-Alexis Rault, appuyé par Patrick Le Mao : «C’est un acteur majeur, sans qui toute mesure concrète pour protéger la biodiversité serait presque impossible». L’OEB n’a pas réellement de pouvoir dans la prise de décision politique, «frontière avec l’État et la Région», selon François Siorat. Mais il occupe une place privilégiée dans la construction de la donnée naturaliste en Bretagne, au sommet d’une pyramide qui peut compter sur de solides bases bénévoles pour ne pas s’écrouler.

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